La faune haïtienne malade de la peste (Fable inspirée de La Fontaine)
La faune haïtienne malade de
la peste
Un mal
vieux comme nos douleurs,
Mal né des hommes, de leurs peurs,
Des deals signés dans l’ombre au fond des ministères,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
Capable, en une nuit, d’engloutir tous les fonds,
Faisait aux bêtes d’Haïti la guerre la plus amère.
Ils ne
mouraient pas tous, mais tous étaient tremblants :
Le sol vibrait de bruits de gangs, de tirs, de hurlements.
Plus d’oiseaux sur les fils, plus de chants dans la plaine,
Les sources se taisaient, polluées de gangrène.
Ni mangouste ni hibou n’épiaient dans le noir
Le moindre rat fuyant vers le prochain trottoir.
Les chèvres
amaigries, au Morne, se pressaient,
Craignant les routes où les camions passaient ;
Les chiens eux-mêmes, jadis rois des arrière-cours,
N’osaient plus aboyer au milieu des faubourgs.
Les hérons sur la grève évitaient le rivage,
Chargé d’huiles, de déchets, de vilain héritage.
Le Roi Lion
d’Haïti, vieux monarque créole,
Réunit un grand Conseil au pied d’une caïmitier frivole.
Là se trouvaient, nerveux, silencieux,
Un vieil Aigle de l’étranger, le Vautour impérieux,
Quelques Cochons joufflus qui sentaient la douane,
Et le Chacal-toujours-lisse, en veston, en savane.
Le Lion dit
:
« Mes amis, je crois que le Ciel en courroux,
Et peut-être nos Ancêtres lassés de nous,
Ont permis ce malheur pour nos fautes communes.
Que le plus coupable d’entre nous
Se sacrifie sous le poids de ce courroux,
Peut-être obtiendra-t-il la guérison pour la faune entière et pour chacune.
L’Histoire
nous apprend qu’en pareille saison
On cherche un seul coupable à livrer à prison.
Ne nous flattons donc pas, regardons avec science
L’état réel de notre conscience.
Pour moi,
satisfaisant mes instincts de grand roi,
J’ai protégé maints loups qui se repaissaient de toi,
Peuple de bêtes sans voix, paysans, animaux de somme ;
J’ai laissé vendre le bois, la mer, la terre, les hommes.
J’ai signé des accords qu’on ne m’avait même pas lus,
Contre des prêts dorés et des sourires velus.
Je me
dévouerai donc s’il le faut, j’y consens ;
Mais que chacun ici parle clair, franchement.
Dans tout organisme malade, en bon biologiste,
Je sais que le virus n’est jamais seul sur la liste.
Nommons nos fautes, que la vérité nous purge,
Ou que ce pays meure enfin de notre subterfuge. »
Le
Chacal-ministre, souple en sa belle veste, dit :
« Sire, vous exagérez ; votre noblesse nous pèse.
Avoir signé quelques papiers, donné quelques terres en lisière,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous fîtes, Majesté,
De ces mornes sans titre un objet de fierté.
Les forêts
qu’on a rasées ? Elles gênaient le progrès.
Les rivières en béton ? Pour mieux dompter leurs attraits.
Et quant à ceux qu’on chasse des bas quartiers,
On peut dire sans délai
Qu’ils étaient faits pour la misère,
Sans ambition, sans lumière.
Vous
n’êtes, Sire, en vérité,
Qu’un père mal conseillé.
Sans vous, ce pays serait pire,
Laissez donc au hasard le soin de nous guérir. »
À ces mots,
les Flatteurs, Coyotes et Hyènes,
Applaudirent fort, oubliant leur propre haleine.
On n’osa trop fouiller, par crainte de remous,
Dans les comptes du Vautour, dans les deals du Hibou,
Ni dans les sacs gonflés du Cochon sénateur,
Qui engraissait au blé des prêts et des bailleurs.
Tous les
braillards publics, jusqu’aux petits Matins,
Furent traités, ce jour-là, comme de pieux saints.
Le Tigre des frontières qui rançonnait les routes,
L’Ours importateur noyant le pays de doutes,
Furent, à l’unanimité, jugés « indispensables » :
« Sans eux, point de diesel, point d’armes, point de câbles. »
Alors vint
à son tour un maigre âne gris,
Tout timide, des quartiers perdus de Cité-Sans-Abri.
C’était un simple âne, aux sabots fêlés de faim,
Mais qu’en Haïti l’on nomme parfois « Ti-Malheurin ».
Il dit :
« Moi, je
me souviens qu’un soir, fuyant les détonations,
La peur, la nuit, la faim et la confusion,
Et peut-être quelque diable profitant du vacarme,
Je broutai dans un champ une touffe verte et calme.
C’était un
lopin qu’un vieux Porc possédait
Avec papiers en règle et sceau de notaire parfait.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net,
Mais mes côtes criaient plus fort que la loi de vos registres muets. »
À ces mots,
toute l’assemblée, comme un seul tambour,
Cria : « Haro sur l’Âne ! Qu’il paie pour nos détours ! »
Un Loup un peu clerc, formé dans une grande école,
Prouva d’un ton docte qu’il fallait faire un exemple symbolique et drôle :
« Ce
misérable animal, ce galleux, ce pelé,
Voilà l’origine, mes amis, de tous nos maux, croyez !
Manger l’herbe d’autrui ! Quel crime abominable !
Attenter à la propriété, ce totem vénérable !
Tandis que
nos seigneurs se contentent d’investir,
Lui, détourne des brins d’herbe pour survivre et dormir.
Sa peccadille, à la lumière de nos codes respectables,
Devient, juré craché, une faute impardonnable.
Rien que la
mort n’est capable
D’expier un forfait aussi peu présentable ! »
On lia donc
l’Âne, maigre bête de somme,
Comme si sous sa peau gisait la faute de tout un royaume.
Le Vautour murmura : « Il faut rassurer les marchés. »
L’Aigle ajouta : « J’applaudis, c’est bien jugé. »
Les Cochons signèrent, la truffe pleine de vin,
Et le Chacal conclut : « L’ordre revient demain. »
Le matin
suivant, quand on pendit le pauvre Âne,
Le ciel resta muet, la mer garda sa lame.
La Peste poursuivit sa ronde dans les bourgs,
Traçant sur chaque front un cercle trop lourd.
Les gangs riaient plus fort, les fleuves se retiraient,
Les sols nus craquaient comme des peaux trop serrées.
Au fond
d’un labo obscur, un petit Rat savant,
Biologiste discret, penché sur ses éléments,
Observait sous le verre une goutte de sang trouble,
Chargée de parasites, de mensonges en double.
Il nota sur
son cahier :
« Ici, le mal n’est pas dans la fièvre seule du corps,
Mais dans les lois d’une forêt où le plus fort a toujours raison d’abord.
Tant qu’on pendra l’Âne pour absoudre les Lions,
Le pays restera l’hôte d’innombrables infections. »
Et il
conclut, en grattant la marge d’un air noir :
« Selon que
tu seras puissant ou misérable,
Dans cette île au soleil parfois si redoutable,
Les jugements de cour, tribaux ou internationaux,
Te laveront plus blanc que neige ou te feront plus sale que la boue des
caniveaux.
La Peste
ici change de masque et de décor,
Mais garde même règle, même mépris du plus faible encore.
La faune survivra, mais son sol restera noir,
Tant qu’on fera du pauvre la preuve de tous les torts à chaque soir. »
Patrick Prézeau Stephenson , décembre 2025
**************************************
Haitian Wildlife Stricken by the Plague
(Google translation)
Patrick
Prézeau Stephenson , décembre 2025
An evil as old as our sorrows,
An evil born of men, of their fears,
Of deals signed in the shadows deep within ministries,
The Plague (since it must be called by its name),
Capable, in a single night, of devouring all the funds,
Waged the bitterest war against the animals of Haiti.
They didn't all die, but they all trembled:
The ground vibrated with the sounds of gangs, gunfire, and screams.
No more birds on the wires, no more songs in the plain,
The springs fell silent, polluted with gangrene.
Neither mongoose nor owl spied in the darkness
On the slightest rat fleeing towards the nearest sidewalk.
The emaciated goats, on the mountain, huddled together,
Fearing the roads where the trucks passed;
Even the dogs, once kings of the backyards,
No longer dared to bark in the suburbs.
The herons on the shore avoided the coastline,
Laden with oil, waste, a vile inheritance.
The Lion King of Haiti, the old Creole monarch,
Convened a great Council at the foot of a frivolous star-apple tree.
There were gathered, nervous, silent,
An old Eagle from abroad, the imperious Vulture,
A few chubby Pigs who smelled of customs,
And the ever-smooth Jackal, in a jacket, in the savanna.
The Lion said:
"My friends, I believe that Heaven in its wrath,
And perhaps our Ancestors weary of us,
Have allowed this misfortune because of our common faults.
May the most guilty among us
Sacrifice himself under the weight of this wrath,
Perhaps he will obtain healing for all the wildlife, each and every one."
History teaches us that in times like these
We seek a single culprit to throw into prison.
Let us not flatter ourselves, let us look with clear eyes
At the true state of our conscience.
As for me, satisfying my instincts as a great king,
I protected many wolves who preyed upon you,
People of voiceless beasts, peasants, beasts of burden;
I allowed the wood, the sea, the land, the men to be sold.
I signed agreements that I hadn't even read,
In exchange for gilded loans and hairy smiles.
I will therefore dedicate myself if necessary, I consent;
But let everyone here speak clearly, frankly.
In any sick organism, as a good biologist,
I know that the virus is never alone on the list.
Let us name our faults, let the truth cleanse us,
Or let this country finally die from our subterfuge.
The Jackal-minister, supple in his fine jacket, said:
"Sire, you exaggerate; your nobility weighs heavily on us.
Having signed a few papers, given away a few border lands,
Is that a sin? No, no. You made, Your Majesty,
Of these nameless wretches an object of pride.
The forests that were razed? They hindered progress.
The rivers encased in concrete? To better tame their charms.
And as for those driven from the slums,
We can say without delay
That they were made for misery,
Without ambition, without enlightenment.
You are, Sire, in truth,
Only a poorly advised father.
Without you, this country would be worse,
So let chance take care of curing us."
At these words, the Flatterers, Coyotes and Hyenas,
Applauded loudly, forgetting their own breath.
They didn't dare
investigate too closely, for fear of repercussions,
The Vulture's accounts, the Owl's shady deals,
Nor the bulging bags of the Senator Pig,
Who grew fat on the grain of loans and lenders.
All the public loudmouths, even the little Mastiffs,
Were treated that day like pious saints.
The Tiger of the borders who extorted on the roads,
The importing Bear drowning the country in doubt,
Were unanimously judged "indispensable":
"Without them, no diesel, no weapons, no cables."
Then came a scrawny gray goat,
All timid, from the lost neighborhoods of Shantytown.
He was a simple Donkey, with hooves cracked from hunger,
But whom in Haiti they sometimes call "Little Unfortunate."
He said:
"I remember one evening, fleeing the explosions,
The fear, the night, the hunger, and the confusion,
And perhaps some devil taking advantage of the uproar,
I grazed in a field on a green and peaceful patch.
It was a plot of land that an old Pig owned
With proper papers and a perfect notary's seal.
I had no right to it, since we must speak plainly,
But my ribs cried out louder than the law of your silent registers."
At these words, the whole assembly, like a single drum,
Cried: "Down with the Donkey! Let him pay for our misdeeds!"
A somewhat scholarly Wolf, trained in a prestigious school,
Proved in a learned tone that a symbolic and amusing example was
needed:
"This miserable animal, this mangy, scabby creature,
There, my friends, is the origin of all our ills, believe me!
Eating someone else's grass! What an abominable crime!"
To
violate property rights, that venerable totem!
While our lords are content to invest,
He steals blades of grass to survive and sleep.
His petty offense, in the light of our respectable laws,
Becomes, I swear, an unforgivable crime.
Only death is capable
Of atoning for such an unpresentable transgression!
So they tied up the donkey, a scrawny beast of burden,
As if beneath its skin lay the very embodiment of evil.
the fall of an entire kingdom.
The Vulture whispered: "We must reassure the markets."
The Eagle added: "I applaud, that's sound judgment."
The Pigs signed, their snouts full of wine,
And the Jackal concluded: "Order will be restored tomorrow."
The following morning, when the poor Donkey was hanged,
The sky remained silent, the sea kept its waves.
The Plague continued its rounds in the towns,
Tracing a heavy circle on every brow.
The gangs laughed louder, the rivers receded,
The bare earth cracked like stretched skin.
In the depths of a dark laboratory, a small, learned Rat,
A discreet biologist, bent over his specimens,
Observed under the microscope a drop of cloudy blood,
Laden with parasites, with double-edged lies.
Patrick Prézeau Stephenson , décembre 2025
PS; This fable was inspired by a deep sense of injustice and by the cowardly attacks I’ve seen directed at two friends and benefactors who have consistently tried to do good.
In the story, the Âne represents those modest, generous people who give time, support, and resources, yet become convenient scapegoats when the powerful need someone to blame. The Lions, Cochons, Vautours, and Loups symbolize elites, profiteers, and manipulators who protect each other while sacrificing the most vulnerable.
By transposing this situation into the world of animals and epidemics, I wanted to show how a sick system always finds a weak victim to condemn, instead of confronting its own corruption and cowardice. The fable is both an homage to these two attacked friends and a denunciation of a broader pattern of hypocrisy and moral inversion.

Commentaires
Enregistrer un commentaire